DSC_0021 (1)-min

La côte amalfitaine: voyage en terre du vertige

La voie du Sud, partie 4
Partager:
Facebook
Twitter
Pinterest
LinkedIn

Table des matières

Si la côte amalfitaine est une des plus belles d’Italie, elle est surtout la plus vertigineuse. La découvrir implique d’évoluer dans un monde de verticalité. Elle invite à sinuer sur ses pentes accidentées, à la rencontre de panoramas grandioses et de villages perchés dans des lieux impossibles. Dans cet article, nous tentons l’expérience à l’aide de deux motocyclettes, progressant dans une circulation bouillonnante, entre Castellammare, Amalfi, Positano et Sorrente.

La péninsule de Sorrento

Début de journée dans la chaleur et le tohu-bohu de Castellammare.  La ligne 15 partant de la gare de Garibaldi est presque arrivée à son terme. Après avoir traversé les faubourgs du Sud de Naples, le train doit renoncer face aux montagnes clôturant la baie.

Les escarpements de la péninsule de Sorrente offrent un décor spectaculaire. Ses larges pentes de végétations apparaissent dès que le regard se tourne vers le ciel. Leur inclinaison sont remarquables, et les sommets atteignent une altitude qui parait démesurée vu la proximité de la mer. Le paysage est annonciateur de ce que la journée nous réserve.

Castellamare di Stabia est une ville de la banlieue éloignée de Naples. On y retrouve la même agitation, quoique quelque peu adoucie par l’éloignement de l’épicentre. Nous traversons des avenues brulantes, sablonneuses et iodées, jusqu’à un comptoir de location. Nous y négocions des véhicules pour la journée. Les vendeurs semblent moins soucieux de la validité de nos permis que de nos aptitudes à la conduite. Après discussions, nous repartons avec deux motocyclettes 125 cc.

Faciles d’utilisation et très maniables, nos petits bolides rendent plus aisée la progression dans un trafic routier où les règles de circulation ont une importance relative. Bientôt nous entamons l’ascension des hauteurs. L’intensité des dénivelés, invitant à beaucoup de sinuosités, est une promesse de multiples panoramas.

La péninsule Sorrentine est une véritable percée dans la mer. Une pointe rocheuse, comme si la terre entreprenait une incursion dans la ligne de front océanique. Et quelle incursion ! Pas seulement un fin bras de terre, mais une muraille colossale, dont le versant Sud pousse le vertige à son paroxysme. Le Nord, quant à lui, s’étend de Castellamare à Sorrente, et se poursuit jusqu’à la punta campanella¸ ou une courte bande de mer sépare le bras terrestre de son point suscrit : l’île de Capri. Parvenu à la piazza-Tralia-pendolo, petit village perché sur les hauteurs, nous abattons les derniers kilomètres. La magie opère dès le franchissement de la crête.

Entre mer et ciel

Tout à coup, dans une explosion de lumière : du bleu. Un bleu immense, clair, décliné en deux nuances. La vision est telle que je manque de rentrer dans une voiture à contresens, ce que le conducteur me signale d’un geste grondeur. Rarement le syntagme de spectacle du monde ne m’a paru si évident. Un spectacle épuré : la mer et le ciel, mais dont l’ampleur des proportions est telle que ça me prend férocement par surprise. Devant moi, du vide, de l’espace, partout jusqu’à la ligne d’horizon. Les escarpements, trop importants, se sont occupés d’épurer la vue de tout objet pouvant faire obstacle. Et jamais je ne vis la mer si grande. Dans mon champ de vision, elle prenait plus de place que le ciel lui-même.

Une fois encaissé ce premier choc, je finis par repérer les détails du paysage. Des navires parsèment l’étendue aquatique, comme de petits triangles blancs sur la colossale toile turquoise. Prise de plein fouet par le zénith, elle est sillonnée de milliers de nuances dorées en constante évolution. Me rapprochant du bord et passant la tête par-delà un petit parapet, je retrouve la terre. Aucune expression ne me semble plus adaptée que « tombant à pic » pour décrire ces pentes accidentées. Elles réalisent un plongeon vertigineux, à tel point qu’on se questionne sur ce qui pousse la vie humaine à s’établir dans cet univers vertical.

La dénivellation est d’autant plus impressionnante qu’elle est soudainement interrompue par l’immense plateau marin. Depuis des millions d’années, s’affrontent ici la verticalité et l’horizontalité. La ligne de front – figée qu’en apparence car ses évolutions sont invisibles à échelle humaine – n’est pas rectiligne, mais évolue au gré des criques et des péninsules, prenant ainsi la forme d’un gigantesque sismogramme. Chaque avancée de mer est contrebalancée plus loin par une trouée de terre. Et toute l’intensité de cet affrontement perpétuel prend son expression dans le fracas du ressac.

D’Amalfi à Positano

Nous sommes sur la côte amalfitaine, prenant le nom d’Amalfi, petit village côtier vers lequel nous nous dirigeons. Sinuer sur cette côte qui frise avec la falaise permet d’en découvrir tous les lieux secrets, les plages dissimulées, les renfoncements dérobés. La plage de Fiordo di furore est une véritable crique de corsaires. Elle se constitue d’une bande d’eau qui, passant sous une arche, pénètre dans un creux de montagne jusqu’à une plage délimitée de parois calcaires.

Fiordo di Furore

Bientôt nous arrivons à Amalfi. À côté des granita, des gelato et de tout l’appareil économique s’évertuant à recréer l’imaginaire de la Dolce Vita, se dresse une superbe cathédrale. Sa façade, aux colonnes et aux arches zébrées, arbore de magnifiques fresques et de lourdes portes en bronze. L’édifice, déjà impressionnant, l’est d’autant plus dans ce décor aux élévations sensationnelles.

Cathédrale à Amalfi

La route se poursuit en passant par des cavernes, des ponts, des criques. La mer est toujours proche et le bruissement de ses vagues est un signal répété de ses assauts incessants. Le trajet sinusoïdal fait faire de grands détours pour des distances qui seraient dérisoires à vol d’oiseau. Chaque contournement de cap offre la place à un spectacle. Des panoramas somptueux s’enchainent, entrecoupés de longs détours dans l’arrière-pays.

Positano

L’arrivée à Positano constitue le clou du spectacle. Le village multicolore épouse si bien la colline qu’on dirait qu’il la constitue. Ce fabuleux monticule de bicoques se trouve au centre d’une cirque grandiose, inaccessible, dont on ne pouvait autrefois se rendre que par la mer.  

Positano est à l’Italie ce que la tour Eiffel est à Paris. L’archétype même de ce que l’imaginaire collectif peut se représenter du pays. Cela explique certainement l’afflux important de visiteurs. Car Positano n’a plus grand-chose du village authentique. Il est un lieu de plaisance, où les fraichement mariés plaisent à se photographier, et où la concentration de yachts trahit la tendance jet-set que prend le site. Pourtant, vue de loin, la magnificence des lieux reste intacte. La route qui y mène permet une vision circulaire sur le village, qu’on admire sous tous les angles.  

Fin de journée à Sorrente

La circulation est une affaire périlleuse. La région perpétue la conduite furieuse des Napolitains. La signalisation semble être une proposition facultative, et même la bande de démarcation de la chaussée est fréquemment remise en question. Nous poursuivons la route jusqu’à franchir une nouvelle fois la crête, rattrapant ainsi le soleil.

Nous filons dans l’air chaud d’une fin d’après-midi d’été, jusqu’à parvenir à Sorrente. La ville, baignée dans une lumière orange, s’étend sur un large balcon donnant sur la baie. Des grandes villas se juchent face à la mer avec un air de défi, au sommet de falaises que caresse la houle d’une mer calme. Nous restons quelque temps devant ce dernier panorama, à la beauté sans vertige, afin de souffler, de digérer, puis de songer à quel point l’étalage du monde est capable d’intensifier une vie.

Sorrente

Nous réempruntons la ligne 15 qui nous ramène à Naples. Une nuit dans le quartier espagnol, puis direction le port. Un ferry de la compagnie Grimaldi Lines nous y attend. Direction Cagliari.

Notre bateau part en soirée, à la poursuite du soleil qui s’en va irradier d’autres longitudes. Petit à petit la ville s’efface. Le Vésuve tient bon, avant de disparaitre à son tour. Heureusement, quelques têtes connues continuent de nous accompagner. D’un côté, Ischia, en plein contre-jour, et de l’autre, Capri, envahie par les lumières du crépuscule. Nous redécouvrons l’île plus belle que jamais. Je ressens comme une nostalgie de la quitter, alors même que je n’ai jamais foulé son sol.  

Bientôt le soleil se couche et la fraicheur de la nuit s’installe. Nous nous couchons sur le pont, cajolés par la caresse du vent et battus par ses bourrasques. Le ciel étoilé est immense, à tel point que j’en ai le vertige. Partout où je pose mon regard, je retrouve le firmament, et je dois me tordre le cou pour vérifier que la mer est toujours en contrebas. Définitivement, ce jour est celui des ouvertures sur le vide.

C’est ainsi que nous terminons la journée, disposés sur un vaisseau solitaire, glissant en équilibre entre les profondeurs de la mer et l’infinité cosmique. Je me dis que cette nuit n’est pas comme les autres, et je sombre dans mes souvenirs, sous le regard bienveillant des milliards d’étoiles.

Articles associés