Bruxelles – Kurdistan sans avion : partie 1, jusqu’à Budapest

Lorsque notre train démarre de la gare de Bruxelles, j’éprouve une grande excitation. Les moments de départs ont toujours été pour moi parmi les meilleurs : l’imaginaire est intact, et l’exaltation au plus haut niveau. Face à l’avenir indéfini devant nous, on ne peut que fantasmer ce qui va suivre. Pas de programme, ni d’itinéraire précis. Seuls subsistent une orientation, un but et une vague idée des quelques étapes indispensables. Rien qu’un squelette auquel il faut donner chair. Pour le reste, je fais accueil amical à ce qui vient.

Peu de temps avant, j’ai retrouvé mon premier compagnon de voyage à la gare du midi. Il était aux alentours de 18h. Nous avions prévu de prendre notre premier train vers 18h30. En réalité, ceux de 17h, de 19h ou de 20h conviendraient très bien aussi, car nous avons chacun un pass interrail en poche. Ce dernier permet de sillonner le continent à volonté. La plupart du temps, il n’y a pas besoin de réservation. Lorsque c’est le cas, elle peut souvent se faire sur le moment-même, ce qui, évitant toute injonction horaire, offre un système d’un confort absolu. C’est pourquoi nous nous rejoignons à la gare aussi sereinement que pour aller boire un coup.

L’important est de se rendre à Cologne. C’est là-bas que se trouve « la ligne » reliant le Nord de l’Allemagne à Munich. Des trains de jour comme de nuit. On a opté pour la nuit, car dormir est une excellente manière de tuer le temps. Une fois réuni, c’est le départ. Les tous premiers mètres du voyage sont abattus. Par la vitre du train, on peut contempler Bruxelles sous un ciel orange. Je ne peux m’empêcher d’imaginer la variété de décors qu’il sera possible de voir par ces mêmes fenêtres au cours des prochains mois.

Objectif du voyage

C’est vrai qu’il est grisant d’imaginer la route qui attend, les territoires à traverser, les villes qui constitueront les étapes. Certains noms de lieux ont des caractères mythiques. Ils produisent une résonnance dans les esprits. Tel des aimants, ils convainquent à prendre la route. Budapest, Bucarest, Istanbul. La simple prononciation d’Istanbul dans une phrase lui donne un arôme d’aventure. Des noms pourvoyeurs d’imaginaires et de fantasmes, auxquels on substituera un vécu.

Plus loin encore, arrivent les noms les plus étranges et fascinants. Nemrut Dagi, un sanctuaire perdu au fin fond de l’Anatolie, dédié au légendaire roi Nemrod. Le lac de Van, immensité bleue visible depuis l’espace. Les Cappadoce, pays fantasque aux pieds des Monts Taurus, recelant des villages troglodytes et des cités souterraines. Puis, au bout du bout, le point ultime, celui qui achèvera notre ruée vers l’Est et avisera l’instant du demi-tour : Le mont Ararat, Ağrı Dağı, en turc. Point culminant de la Turquie, il se trouve dans ses confins. Une montagne solitaire dans une terre désolée, à quelques kilomètres de l’Iran et de l’Arménie.

Voilà l’objectif de notre voyage. Se rendre là-bas par les routes, les rails et les mers. Sans prendre d’avion. Pour rendre un peu justice aux distances, et pour ressentir la transition d’un continent à un autre.  Dans cette optique, nous disposons d’un mois. Pour l’aller et le retour.

Traversée de l’Allemagne vers Munich

Pour atteindre la frontière iranienne et y revenir et un mois, il convient, tout de même, de calculer son itinéraire. Le plan le plus judicieux aurait été de prendre le train couchette de Bruxelles jusqu’à Vienne. Malheureusement, il est complet depuis plusieurs jours. Faute d’une bonne prévoyance, nous voici à brader notre qualité de sommeil pour ne pas perdre de temps.

Nous réalisions un premier arrêt à Aix-la-Chapelle, puis un second à Cologne, où nous prenons le train de nuit. Pas de couchette prévue, donc, mais rien qu’un siège dans un train éclairé. Pour aller chercher le sommeil, il faut faire preuve d’imagination. A cet égard, deux catégories d’individu se démarquent : ceux capables de dormir en laissant leur tête se balancer de manière désinvolte, puis ceux comme moi, qui ont le malheur d’avoir absolument besoin d’un appui stable. Pour ce faire, il existe une variété de stratégies, à adapter selon le transport. J’identifie rapidement la tablette du passager comme ma meilleure option. Pourtant, la configuration n’est pas optimale. Le siège de devant est trop proche, ce qui me tord le cou quand je me couche dessus, ma tête posée sur mes bras croisés. Ma position n’est jamais satisfaite. Toutefois, convaincu par ma fatigue, le sommeil accepte de m’emporter quelques heures.

Je me réveille quand il fait jour. A moitié somnolent, j’admire la campagne bavaroise ensoleillée. Certes, il y a pire vue pour un réveil. De l’autre côté, une dame remarque mon intérêt pour le paysage, et me baragouine quelque chose en allemand. Devant ma tête incrédule ponctuée de cernes, elle transitionne rapidement vers l’anglais. Je déniche du coin de ma tête un niveau B1 rouillé jusqu’à l’os pour lui faire la conversation, et j’apprends finalement que nous serons à Munich dans quelques heures.

Munich

Arrivée à 8h du matin. Petit café dans le parc pour introduire une réunion sur notre itinéraire. La première étape consiste à se rendre à Budapest. La flexibilité de l’interrail est un confort absolu. On décide à la louche de notre heure de départ : 15h, histoire d’un peu profiter. Le reste de la journée sera destinée à la découverte de la ville.

Au vu du timing serré, difficile de faire davantage qu’une flânerie dans le centre-ville. Partant de la fontaine de Neptune, nous marchons vers le quartier historique. Nous passons à côté de la Fauenkirche, l’impressionnante cathédrale dont on aperçoit les deux têtes turquoise depuis le début de la journée.

Un peu plus loin, se trouve la Marienplatz, la place Sainte-Marie, dominée par un hôtel de ville qui évoque immédiatement celui de la grand-place de Bruxelles. Sur son beffroi se joue une scène burlesque de tonneliers dansant avec des cerceaux de barils en fleur. Juste au-dessus, se donne un mariage et un tournoi. Il s’agit des personnages du carillon, dont les scènes inaugurent des événements marquants de la ville : le mariage du prince héritier et la fin de la peste.

On profite de notre matinée au Viktualienmarkt, le marché aux victuailles. Derrière ce nom qui donne l’eau à la bouche, se trouve un marché permanent de produits et de plats préparés. Au milieu, un Maibaum, un arbre de mai, dont les branches portent des figurines représentant les métiers d’artisanat de la ville.

Nous marchons jusqu’au pont Kabelsteg, qui enjambe un embranchement de l’Isar appelé la Klein Isar. De là, nous descendons sous son arcade pour trouver une petite plage de cailloux. Depuis notre arrivée, il est étonnant de voir à quel point la ville est propre. Ici, comme dans les rues, la saleté et les déchets détonnent par leur absence. On se baigne dans les eaux transparentes du fleuve, alors que nous sommes en plein centre urbain.

Vers Salzbourg puis Vienne

Départ en trombe. On arrive quelques minutes avant le démarrage du train. Sur papier du moins, car les retards se sont répandus sur toute l’Allemagne. Après une dizaine de minutes, il se met en branle, et file en direction de Salzbourg.

Peu de place disponible, on décide de s’installer au wagon-bar. Accompagnés d’une Gösser format 50 centilitres – Germanie oblige – on profite du défilement de la campagne bavaroise. Le massif alpin est de plus en plus proche. Ses contreforts grossissent à vue d’œil.

Apparition furtive de la forteresse Hohensalzburg, perchée sur sa colline, lorsque nous traversons la Salzach. Porte d’entrée dans les Alpes autrichiennes, Salzbourg est une ville tout en relief. On plonge dans une gare où nous entreprenons un changement et repartons en direction de Vienne. Dans le train : Wagon-bar, et double Edelweiss 50cl. Un peu grisé, je décide de taper la sieste, ratant presque tout de la traversée des Alpes autrichiennes.

Vers Budapest

Arrivé en gare de Vienne, même tisane. Cette fois-ci, le train est bondé. Sur le quai se retrouve tout le gratin des millénials mondialisés. Des backpackers issus des classes aisées du monde entier, désireux de voir en vrai ce que leur vend leur guide Lonely Planet. A cet égard, Budapest est un sacré morceaux de tourisme. Qu’ils sont enquiquinants à nous rappeler que notre voyage n’a rien d’unique. A nous renvoyer en pleine figure que, à tout prendre, voyager est ici moins une affaire de courage, d’un panache qui consisterait à sortir des nos zones de confort, qu’un super-loisir permis par notre condition socio-économique.

Je me sens un peu stupide, au milieu de cette foule, routard à la main, glanant déjà les meilleurs adresses et les meilleurs spots. De la mauvaise foi du touriste pestant contre les autres pareils que soi, je me convaincs de l’unicité de mon périple. Budapest ? un point de passage vers un objectif plus lointain, bien plus lointain, au-delà de tout balisage. J’en veux pour preuve que le Kurdistan n’est couvert par aucun guide. Cqfd.

Je laisse rapidement toutes ces réflexions à la porte, retrouvant la fascination pour le réel autour de moi. Nous voici dans un train, bruyant et chancelant, laissant fuiter l’air et le bruit par cent trous, traversant l’Europe de l’Est, et empli d’une faune touristique des quatre coins du monde. Je médite sur cet instant, sur ceux qui pourrait advenir, avant de me plonger dans l’étude des rudiments du hongrois. Lorsque le train ralentit et que la foule s’excite, je comprends que nous arrivons à Budapest.

Suite au chapitre 2  

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Un commentaire

  1. C’est fascinant d’observer le monde qui nous entoure, n’est-ce pas ?
    Le grondement du train, les sons qui s’échappent par les fenêtres, tout cela évoque le voyage à travers l’Europe… Beau partage 👍

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