Pourquoi faut-il marcher ?

Pourquoi devriez-vous, dès que l’occasion se présente, sortir et marcher ? La marche est l’activité la plus simple qui puisse exister. Souvent prise de sa fonction la plus triviale – se déplacer – elle recèle en elle-même une profondeur insoupçonnée. Au-delà de ses bienfaits pour la santé, elle est pourvoyeuse de sens, et permet de prendre du recul sur soi, sur les autres et sur le monde. Cet article, en plus d’être une ode à la marche, est une exploration de son univers philosophique.

Presque tout le monde peut marcher

Voilà une évidence qu’il convient de rappeler. C’est l’activité physique la plus banale qui puisse exister. Dès lors que l’on possède deux jambes en état de fonctionner, la marche est accessible. Nul besoin de matériel superflu, le corps fournit tout le nécessaire. Ni même de partenaire, puisqu’elle s’apprécie plus encore dans la solitude des routes. Quant au lieu où la pratiquer, le monde entier lui sert de terrain de jeu.

Marcher pour accéder partout

Avec la marche, tout devient accessible. Là où aucun transport ne peut pénétrer, le piéton pourra y passer. Elle est l’invitation des petits sentiers. Des fins de route. Une entreprise par laquelle, profitant d’une brèche dans la lisière, on part à la découverte des secrets des bois.

Des jungles les plus profondes aux sommets les plus hauts, il est encore des lieux à la surface de la terre mettant la machine en échec. Pourtant, chacun d’eux fut un jour foulé par un humain, découvert par un marcheur invétéré, un « conquérant de l’inutile » qui fut capable de franchir les plus solides barrières, et d’atteindre des lieux qui ne se marchande que par l’effort et la persévérance.

On voit là le caractère vertigineux que peut prendre la marche. Elle est la porte d’accès aux derniers mystères du monde ; là où la technologie n’a pas encore pu, ou peu, asseoir son emprise.  

Marche longue et marche courte

Bien sûr, une randonnée solitaire de plusieurs semaines, immergé dans un espace sauvage, ne constituera pas la même expérience qu’une promenade au parc entre amis. Voilà pourtant deux expériences de marche, sous des déclinaisons différentes. L’une comme l’autre découle d’une même pulsion, une sortie, une fuite, bien qu’à des échelles différentes. La marche longue et solitaire est la plus radicale, celle permettant au mieux de ressentir ses bienfaits. C’est principalement à partir de celle-là que, dans cet article, je tente d’en sortir quelques réflexions.

Cependant, la promenade, comme la flânerie, ont leur propre portée philosophique. Elles se distinguent suffisamment des marches longue durée pour que l’on puisse s’y attarder.

La marche, c’est la conquête de la liberté

Marcher est une fuite. Non pas qu’elle signifie, même si elle le pourrait, de se dérober face aux difficultés, elle est plutôt un appel d’air. À la manière d’une fuite dans un tuyau, elle est une sortie immédiate des canaux qui délimitent nos vies. Un renoncement temporaire aux cloisons que façonne l’existence : foyer, lieu du travail, transport reliant les deux ; et une démission momentanée du besoin d’être utile, productif, efficace.

La marche implique une délestassions, un dépouillement. C’est une mise en parenthèse de nos vies, une pause dans nos préoccupations, notre travail, notre rythme de vie intense, pour s’accorder un instant suspendu, où rien d’autre n’a d’importance que d’avancer. Abattre les kilomètres pas à pas constitue la seule manière de se rapprocher du bout de l’itinéraire. Ce dernier est lui-même la seule issue possible pour mettre fin à sa marche.

Ainsi dépouillé de toute responsabilité, car impuissant à faire quoi que ce soit de plus que de marcher, l’esprit peut s’offrir au présent. Il peut se perdre dans la contemplation, divaguer dans les méandres de sa mémoire, où faire chauffer sa machine cérébrale. C’est alors que paradoxalement, contraint à ne réaliser que des gestes simples, et de les répéter inlassablement, on se sent épris de liberté. Quand plus rien ne pèse sur nos épaules, on en ressent tout son poids.

La marche est un retour à soi

Cette liberté soudaine constitue une rupture radicale. Notre cerveau, constamment activé par des actions et informations diverses, n’est tout d’un coup plus sollicité, et seul face à lui-même. Comme l’ennui lui est toujours insupportable, il se tourne vers d’autres choses. La marche devient une méditation, sur ce qui nous entoure, sur soi, sur un ailleurs. Une méditation active, qui s’interrompt au gré des découvertes de la marche, mais qui dans l’épreuve de la solitude et de la lenteur, finira toujours en une conversation avec soi-même.

Ce retour à soi est rendu possible par le dépouillement du superflu, par la simplification du mode de vie qu’induit la marche. Nous sommes seules face à nous-même, perturbés qu’à de très rares occasions. C’est alors que l’on retrouve le calme et qu’on peut faire le point.

La marche, c’est l’appel du dehors

Nos vies nous conditionnent la plupart du temps à vivre à l’intérieur. Sortir consiste souvent à passer d’un « dedans » à un autre. Même annonçant que l’on sort, on escompte entrer ailleurs que chez soi : chez un ami, au cinéma, en boite… Marcher consiste à répondre à l’appel du dehors, à s’approprier l’espace, à suivre les lignes de fuites, et à guetter les horizons. C’est embrasser pleinement l’extérieure, se confronter aux éléments et ressentir dans sa chaire les variations du climat.

Lorsque l’on marche sous des températures clémentes, le séjour à l’extérieure peut se prolonger toute la nuit durant, en dormant à la belle étoile. Ainsi couché dehors, plus aucun mur n’obstrue les flux naturels. Nos corps sont bercés par la faune nocturne et par le vent dans les frondaisons, et les seuls toits dont nous disposons sont la cime des arbres et la voûte étoilée.

C’est pourquoi le retour à soi de la marche est aussi un retour à la nature. En réalité, un retour à notre nature profonde. Lorsque l’on arpente un espace sauvage, on comprend que tout est à l’équilibre. Tout fonctionne et est réglé comme du papier à musique. Et nous, simple marcheur, nous renouons avec notre mode de vie ancestrale : manger, dormir, et entre les deux, faire fonctionner notre corps de bipède. Tout ce qui n’est pas nécessaire à la marche ne fera qu’alourdir notre sac, si bien qu’il est judicieux de s’en délester. Et ainsi nous avançons, calmes et sereins, au diapason du cosmos, sans jamais rien n’endommager ni laisser de trace derrière soi.

La marche est une initiation à observer

Dans ces circonstances et pour tromper l’ennui, l’esprit lui aussi peut s’en aller vagabonder. Après tout, celui-ci n’a rien d’autre à faire que d’être disponible. Il peut ainsi jouir jusqu’à l’ébriété de ce que le paysage a à lui offrir.

C’est une véritable initiation à l’observation. Car une fois digérés les panoramas grandioses, on se concentrera sur les détails. Cela sollicite les cinq sens. La vue est le plus évident, tant le monde est un majestueux spectacle. Mais lenteur oblige, le renouvellement des décors implique de parcourir de longues distances. C’est alors qu’on en vient à s’attarder sur d’autres choses et que se révèle petit à petit toute l’intensité des paysages.

Les autres sens ne sont pas en reste. Notre peau frémit au vent, à toutes ses nuances et à ses variations, alors que la multitude des parfums s’invitent dans nos naseaux sans s’annoncer. L’oreille, elle, capte la symphonie du Monde. Un concert dantesque aux musiciens innombrables, se répétant chaque jour selon le même schéma. Au prélude de l’aurore s’enchaine le crescendo matinal, jusqu’à atteindre la cacophonie, qui jamais n’est désagréable à l’oreille. Tout est harmonie. Être dans la nature permet de « faire taire le bruit pour écouter la chanson »

La marche permet ainsi d’affuter les sens. D’apprendre à s’émerveiller des détails. On en arrive alors à réaliser que ce qu’on appelait « détail » sont autant de mondes inconnus.

Accepter la lenteur et recouvrer la patience

Lorsque l’on marche seul sur de longues périodes, il importe à notre cerveau de tromper l’ennui. En randonnée, on sait que notre journée sera consacrée à une seule chose : marcher. Nous entrons alors dans un univers de lenteur, en rupture radicale avec l’agitation constante de la société contemporaine.

On renoue avec les notions fondamentales de l’univers : le temps et l’espace. Les heures paraissent plus longues, les distances énormes. Pourtant, patiemment et pas à pas, s’abattent les kilomètres. Ils sont bradés en échange des heures dont on dispose dans notre journée. Ainsi, des territoires entiers sont engloutis, jusqu’à l’arrivée au sommet que l’on toisait déjà il y a des heures et où, se retournant, on s’étonnera de la distance parcourue. La marche est ce processus par lequel nous transformons notre temps en distance.

Rien ne sert d’aller trop vite, la marche est une affaire d’endurance. Elle épouse les temps longs et est le contraire de la précipitation. Les bons marcheurs ne sont pas rapides, mais constants et uniformes dans leurs mouvements. Les changements de rythme se traduiront en souffrance corporelle. Dans un quotidien d’humain pressé, tout passe plus vite, et les journées paraissent plus courtes. Un jour de marche permet d’approfondir chaque heure qui s’écoule, si bien qu’une journée devient semblable à une semaine. Il y a une distorsion de la perception du temps qui s’opère. Finalement, lorsque l’on marche, on vit plus longtemps.

La marche permet de générer des pensées

Bon nombre de penseurs utilisaient la marche pour faire germer des pensées. La confusion vient souvent de l’égarement dans le flux surabondant d’informations qui nous viennent de façon continue. Lorsque l’on marche, on se protège de tout cela. On se retrouve seul avec soi et on laisse à notre physiologie le soin de générer les réflexions.

Combien de fois n’a-t-on pas vu quelqu’un faire les cent pas pour trouver une idée, résoudre un problème, structurer une pensée ? La marche est la mise en branle de notre « machine thermodynamique ». Notre corps sollicité, il chauffe jusqu’à ce que tel un geyser, il fasse jaillir à la surface ce qui bouillonnait de l’intérieur.

La marche est un sport à part

Pour être pratiquée, elle ne nécessite que des compétences très limitées et se soustrait au principe de compétition. Pourtant, elle renoue avec certains principes du sport, comme l’amour de l’effort et du dépassement.

La marche partage aussi la nécessité de régularité et de persévérance. Elle enjoint le marcheur à répéter sans cesse le même mouvement jusqu’à ce que la fatigue l’oblige à s’arrêter, à reposer sa machine, pour relancer, mieux encore cette fois, l’opération le lendemain. Et alors que la montagne que nous souhaitions gravir semblait inaccessible et hors de portée, nous parvenons tout de même à son sommet. La marche, c’est « la conquête de l’impossible par la régularité obsessionnelle des possibles. »

Elle est une formidable génératrice d’énergie. Dans les sentiers difficiles, les premiers kilomètres sont souvent les plus laborieux. Mais petit à petit, notre corps s’habitue à l’effort, trouve son rythme profond, jusqu’à l’atteinte de ce fameux second souffle (bien connu des coureurs) où notre corps semble glisser sur le sentier comme une feuille morte sur une rivière. Les kilomètres tombant alors comme des mouches, on se sent capable d’avaler des distances colossales.

Les bienfaits de la promenade

La promenade, bien que plus courte, offre en réalité les mêmes bienfaits que ceux évoqués ci-avant. Plus douce, moins radicale, elle n’en demeure pas moins spontanée. Elle constitue la récréation qu’on décide d’offrir à son esprit. Elle est une courte liberté qu’on s’autorise, une parenthèse où l’attention est laissée disponible à l’aléatoire, plutôt que fixées sur une tâche.

Nul besoin de très grandes escapades pour ressentir les joies de la marche. La seule condition de son entrée en vigueur est le franchissement du pas de la porte. Elle est toujours l’occasion de faire murir une idée, lorsqu’on peine à trouver de la clarté dans ses pensées. Elle peut également se révéler être un bon exercice d’observation. En apprenant à percevoir la beauté là où on ne la voit pas, on renoue avec notre regard d’enfant.

Je me rappelle encore, aux premières années de ma vie, des promenades que nous faisions au parc de mon village. Par son envergure, il me paraissait être un monde fascinant. Chaque balade constituait une aventure. Un château y trônait au centre, entourée de jardins et de labyrinthes. À plusieurs kilomètres en face de lui se trouvait un obélisque à tête de soleil. Ce lieu, constitutif de mon imaginaire, fut le décor de milliers d’histoires générées dans mon cerveau de gamin.

Alors qu’il était autrefois la demeure de créatures étranges, ce parc n’est aujourd’hui plus qu’un parc. Un aménagement territorial, où tout peut être traduit en termes rationnels. Dès lors, apprendre à observer est aussi une tentative de reconquête de son regard d’enfant curieux, celui qui réenchante le monde.

Le charme de la flânerie des villes

Promenade entend généralement nature, autant que marche signifie souvent itinéraire. Pourtant, ni l’une ni l’autre ne sont des fatalités. Il m’est régulièrement arrivé, quittant un lieu, de renoncer aux transports et de me décider à rentrer à pied. Pour le simple confort de ne pas attendre le tram, j’étais prêt à éprouver la marche pendant plusieurs heures. Ces excursions improvisées étaient des moments de liberté, où je me fichais de savoir à quelle heure je rentrerais. Je me laissais avancer aux hasards des routes, m’orientant approximativement, et m’autorisant des détours sans aucune logique.

Parfois, il m’arrive spontanément de mettre en suspense mon train-train pour partir flâner dans la ville. Aucun objectif ne justifie la marche, pas même le bout d’un itinéraire où la nécessité d’un retour. Ces flâneries tombent souvent pendant les jours de congé, mais rien n’est jamais planifié. Je vais parfois seul, parfois en groupe.

Les plus belles furent pendant les jours ensoleillés. Nous partions et rien ne laissait présager d’une heure de retour. Certaines duraient une journée, d’autres moins d’une heure. Elles étaient de petites aventures, portées par les imprévus que soumettait l’activité urbaine. S’y pontaient sans prévenir une conversation avec un vendeur, un musicien de rue, un parc animé au soleil, un évènement inconnu promesse de rencontres. Flâner consistait à créer des instants de vie. Aucun but n’avait cours sinon celui de flâner et d’être disponible à ce qui venait. En étant porté par rien, on devenait porté par tout.  

C’est pourquoi la flânerie convient bien aux zones urbaines bouillonnantes, où les possibilités foisonnent. Elle est une façon alternative de s’approprier la ville. Une marche à contre-courant de l’agitation métropolitaine. Une marche pour rien. Véritable pied de nez fait au train de vie de producteur-consommateur que nous impose l’époque, elle est l’art du slalom, du glissement léger, calme et désinvolte, entre les trajectoires des individus pressés.  

Que vous soyez un flâneur des trottoirs, un randonneur invétéré ou un promeneur du dimanche, je vous remercie d’avoir été au bout de cet article et je vous souhaite de bonnes marches !

Je vous invite aussi à découvrir les différents articles de randonnée déjà écrit sur ce blog !

Livres utilisés pour cet article:

Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, 2008

Sylvain Tesson, Géographie de l’instant, 2012

Merci d'avoir lu cet article !

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2 commentaires

  1. Très bel article !!! J’adore la marche, je l’utilise pour faire le vide, méditer, me ressourcer. Ne serait-ce qu’une heure de marche en nature et j’ai l’impression de me régénérer. je pars marcher aussi parfois quand je me sens bloquée et que j’aimerais trouver une solution ou une idée.

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